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La place des adolescent·es dans la vie culturelle

  • Benoît Labourdette
  • 10 nov.
  • 5 min de lecture

Il est un sujet récurrent pour les professionnel·les du secteur culturel : nous voulons « toucher » les jeunes, nous souhaitons qu’ils bénéficient de nos propositions. C’est très important pour de multiples raisons, et il en va même de la légitimité du financement public de la culture, dont l’une des grandes missions est d’être destinée à la jeunesse.


Mais comment faire ? Pourquoi est-ce si difficile ? Quels en sont les enjeux profonds ? La question de la « place » des jeunes constitue un angle de vision assez opérant, assez concret, pour travailler ce sujet et l’évolution des pratiques professionnelles, qui sont évidemment le seul endroit d’action possible pour faire bouger les choses.

 

J’ai co-construit et je participe à l’animation d’une journée de rencontre régionale interprofessionnelle sur ce sujet, ouverte au public, initiée par le Réseau Jeune Public au Centre, en partenariat avec Équinoxe – Scène nationale de Châteauroux et le Réseau Culture de Châteauroux, le 19 novembre 2025 : « T’as pris ta place ? » Adolescent·es, création artistique et vie culturelle : des places à prendre, de relations à (dé)construire. 


Cette question de la « place » des jeunes dans la vie culturelle, les adolescents notamment, révèle en creux les rapports de pouvoir qui structurent les institutions, les mécanismes de légitimation culturelle et, fondamentalement, notre capacité collective à reconnaître les « cultures jeunes » comme légitimes et porteuses de sens, ce qui est un préalable pour pouvoir faire lien.


« Prendre sa place », c'est simultanément occuper un espace physique, symbolique et politique. Pour les adolescent·es, c'est un processus crucial dans le cadre de leur construction, dans la dialectique entre besoin d'appartenance et désir de différenciation. Nous devons donc me semble-t-il, en tant que professionnels, œuvrer à ménager des espaces, réels et symboliques, qui permettront aux jeunes d’y prendre leur place.


Déconstruisons d’emblée une idée reçue tenace : « les jeunes » ne forment pas un groupe homogène. Les travaux du sociologue Camille Peugny le démontrent. La réalité révèle au contraire une extraordinaire diversité de pratiques et de goûts culturels. L'adolescent·e passionné·e par Pink Floyd aujourd'hui (ils existent encore) le sera probablement toujours dans vingt ans, tout comme son camarade amateur de Maître Gims continuera à apprécier cet artiste. Cette persistance des goûts culturels individuels, observable jusqu'à 65 ans selon Peugny, invalide toute approche monolithique de la jeunesse. Par exemple, chercher à faire un projet qui va « plaire aux jeunes » est un non-sens, autant pratique qu’anthropologique. Le seul dénominateur commun entre les personnes jeunes, identifié par Camille Peugny, est un sentiment partagé de fragilité face à l'avenir, une peur de la précarisation, qui transcende la diversité socio-culturelle.


Ce sujet de la « place » (celle des professionnel·les aussi) doit donc être travaillé partout où se joue la vie culturelle. Dans les établissements scolaires, bien sûr, où l'éducation artistique et culturelle oscille entre prescription institutionnelle et émancipation véritable. Dans les lieux culturels aussi, théâtres, médiathèques, scènes de musiques actuelles, centres d'art, qui peinent encore à transformer leur relation aux jeunes pour passer d'une logique de démocratisation descendante à une véritable co-construction horizontale. Dans les espaces d'éducation populaire également, MJC, centres sociaux, associations, qui portent historiquement cette ambition démocratique mais font face à des défis permanents de moyens et de reconnaissance. Et enfin, dans l'espace public lui-même, là où les jeunes inventent leurs propres formes d'expression culturelle, souvent invisibilisées ou stigmatisées par les adultes.


Personne n'a évidemment de solution toute faite pour répondre à ces questions. Ni les chercheur·ses, ni les institutions, ni les artistes, ni les éducateur·rices. La complexité des enjeux, la diversité des contextes, la singularité de chaque adolescent·e, rendent illusoire toute recette universelle. Ce qui est certain pour moi, en revanche, c'est que la seule voie possible passe par le questionnement collectif et le partage d'expériences. C'est en confrontant nos pratiques, en acceptant de déconstruire ensemble nos postures professionnelles, en écoutant vraiment ce que les jeunes ont à nous dire, que nous pourrons collectivement faire progresser notre compréhension et nos manières de faire.


Cette transformation implique à mon sens de distinguer clairement deux approches :


  • La démocratisation culturelle, héritée de Malraux, qui postule une logique d'offre descendante : les institutions détiennent la culture légitime qu'elles doivent transmettre au peuple. Il s'agit avant tout de participation.

  • La démocratie culturelle, elle, reconnaît la pluralité des cultures et promeut leur mise en dialogue horizontal. Il s'agit plus souvent de coopération.


Cette distinction n'est pas qu'intellectuelle, elle a des implications pratiques, dont voici deux exemples :


  • Dans le premier cas, ce qu’on a le pouvoir de faire est d’amener, via l’école, des "publics captifs" de jeunes vers des spectacles qu'ils n'ont pas choisis. Résultat prévisible : une expérience souvent négative qui peut durablement dégoûter de la culture subventionnée. 

  • Dans le second cas, on co-construit des espaces où chacun peut apporter ses références, ses pratiques, ses questionnements. On reconnaît que l'expertise culturelle n'est pas l'apanage des professionnel·les mais qu'elle se distribue dans l'ensemble du corps social.


Je préconise de passer d'une posture de transmission verticale à une dynamique d'élaboration horizontale, d'abandonner la position de « sachant·e » pour embrasser une posture de curiosité authentique. Cela implique d'accepter une certaine perte de contrôle sur le discours et les contenus, ce qui n'est jamais confortable pour nous professionnel·les, habitué·es à détenir l'expertise légitime. Mais c'est précisément ce « lâcher prise » qui permet à mon sens l'émergence de formes culturelles nouvelles, portées en coopération avec les jeunes eux-mêmes et elles-mêmes et qui les concernent en profondeur, enrichies par les liens que nous avons autorisés à pouvoir se tisser.


Cette transformation passe aussi par un changement de regard sur les pratiques numériques des adolescent·es. Il faut dépasser l'opposition, stérile à mon sens, entre « réel » et « virtuel », qui structure encore trop souvent nos jugements, ainsi que l'imaginaire du « temps d’écran » (car ce qui importe, c’est ce que nous faisons avec les écrans). Pour les générations nées avec Internet, le numérique n'est pas un espace séparé mais un milieu d'existence, au même titre que l'air qu’on respire, que la terre sur laquelle on marche ou que la langue qu’on parle. Inventer des langages, notamment audiovisuels, pratiquer des interactions, changer radicalement de place dans le paradigme auteur·rice-spectateur·rice, découvrir et œuvrer dans des pratiques artistiques spécifiques, développer des connexions neuronales inédites : voilà ce que font les jeunes avec le numérique. Loin d'être de simples consommateur·rices passifs, ils et elles développent des savoirs que nous, adultes, peinons à comprendre et encore moins à valoriser.Reconnaître la légitimité des cultures adolescentes est essentiel pour pouvoir ne serait-ce que penser des projets et façons de travailler qui soient utiles aux jeunes dans leurs chemins d'émancipation singuliers, pour que nous aussi puissions trouver notre place afin de pouvoir leur partager ce dont nous sommes riches et dont iels ont aussi besoin. Le besoin de référent·es adultes de confiance et empathiques est d’autant plus nécessaire aujourd’hui que les jeunes ont une grande autonomie dans les espaces numériques.


Et enfin, il convient de replacer l'expérience au centre. L'art n'est pas l'œuvre en soi mais l'expérience vécue dans la rencontre avec elle. Cette approche, conceptualisée par le philosophe et pédagogue John Dewey au début du XXème Siècle, replace la personne au centre du processus culturel. Face aux géants du numérique qui ont parfaitement compris ce principe en créant des expériences hyper-personnalisées, les institutions culturelles ne peuvent plus se contenter de proposer une offre standardisée et « qualitative » en espérant que les jeunes viendront. Il nous faut inventer des espaces où chaque adolescent se sent reconnu, accueilli et soutenu, où son expérience singulière est légitime.


C'est précisément dans cet esprit que nous avons co-construit la rencontre régionale interprofessionnelle « T’as pris ta place ? » Adolescent·es, création artistique et vie culturelle : des places à prendre, de relations à (dé)construire, journée de rencontre régionale interprofessionnelle initiée par le Réseau Jeune Public au Centre, en partenariat avec Équinoxe – Scène nationale de Châteauroux et le Réseau Culture de Châteauroux, le 19 novembre 2025.


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