EXPOSITION COLLECTIVE 11.10.2025 - 04.01.2026 @La Chartreuse, Villeneuve-lès-Avignon
- ATFU
- 30 oct.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 2 jours

L’exposition SILENCE investit la bugade de la Chartreuse, ancien lieu de travail lié à la propreté et à l’isolement punitif. Invité par le lieu en partenariat avec Échangeur²², l’artiste Geoffrey Badel choisit d’ouvrir le projet à une réflexion partagée avec Arthur Gillet et Estelle Labes. De ces dialogues sont nées des complicités artistiques évidentes, auxquelles se sont joint·e·s Joseph Grigely, Danièle Le Moënner, Fleur Mautuit, Max Taguet et Sylvanie Tendron. Peu à peu, une exposition collective s’est inventée, explorant les dimensions sensorielles et politiques des expériences vécues par les Sourd·e·s, les CODA (enfants entendants de parents Sourds) et leurs descendant·e·s témoins. Les artistes interrogent l’espace, les normes validistes et les récits imposés aux corps et voix minoritaires à travers le prisme de l’histoire et des générations. Dans cette constellation collective, les sens s’articulent autrement pour “faire signe” et célèbrent d’autres formes de relation, de transmission et de résistance.
SILENCE est le fruit d’un partenariat entre Échangeur²², lieu de résidence artistique dédié à la promotion de la création contemporaine, le Circa –La Chartreuse et les artistes, pensé dans une dynamique collective et horizontale.


L’exposition SILENCE à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon s’installe dans un lieu chargé d’histoire et d’ambivalence. L’espace confié, une ancienne bugade, à la fois buanderie monumentale et lieu d’enfermement des moines ayant rompu leur voeu de silence, nourrit une réflexion sur la manière dont les corps et les voix minorisé·e·s sont régulé·e·s. Dans ce lieu où la propreté rime avec punition, où le silence est à la fois norme et sanction, surgit une interrogation plus large : comment les récits des personnes Sourdes, des CODA et de leurs descendant·e·s peuvent-ils déstabiliser les cadres imposés par une société validiste, normative et hiérarchique ?
Le titre SILENCE ne désigne pas une absence de son, mais une contestation de la manière dont le silence peut être imposé. Impossible à prononcer tel qu’il se donne à voir, le titre met à l’épreuve l’oralité et engage le·la spectateur·rice dans une posture active et critique. Ce choix remet en cause une perspective audiocentrée, héritée du regard entendant, qui associe mécaniquement la surdité au silence. Or, pour les Sourd·e·s, le silence ne s’oppose pas au langage : la langue des signes, traversée de gestes et de mouvements, est tout sauf silencieuse.
Historiquement, les monastères ont parfois été perçus, souvent de façon rétrospective et spéculative, comme des lieux d’accueil pour les Sourd·e·s. Cette lecture s’appuie sur une analogie entre silence monastique et surdité, confondant silence choisi (ascèse, méditation) et silence imposé (isolement, marginalisation). Mais cette hypothèse mérite d’être nuancée : ces lieux étaient-ils vraiment des refuges, ou bien les Sourd·e·s y étaient-ils instrumentalisés, réduits à des figures muettes renforçant symboliquement l’idéal du retrait et du détachement ?
C’est de cette tension qu’est née l’exposition. Le projet s’ancre dans une réflexion collective autour des expériences Sourdes, CODA (enfants entendants de parents Sourds) et des générations suivantes. Il s’inscrit dans une dynamique de mise en visibilité de subjectivités trop souvent ignorées ou marginalisées. Pour elles et eux, la communication interpersonnelle n’est pas un simple échange : elle est un enjeu politique, une question d’existence. Elle renvoie à des réalités d’isolement, de déclassement social, d’accès inégal à l’éducation et à l’information, notamment médicale, et à une lutte quotidienne pour être entendu·e·s dans un monde façonné par les normes entendantes.

Entre métissage et fracture culturelle, les CODA occupent une position liminaire. Iels vivent à l’interface de deux mondes : celui des entendant·e·s, où leur rôle est souvent réduit à celui de traducteur·rice·s pour leurs parents, et celui de la communauté Sourde, où se tissent des sentiments complexes mêlant fierté, loyauté, mais aussi culpabilité. Cette tension se prolonge aujourd’hui chez les enfants de CODA et les petit·e·s-enfants de Sourds, qui héritent de récits fragmentés, de silences transmis et d’un déclassement souvent invisible mais persistant. Nombre d’entre elleux deviennent chercheur·euse·s, artistes ou militant·e·s allié·e·s de la surdité, porteur·euse·s de ces histoires sensibles, marginales mais vitales.
La Chartreuse a donné une carte blanche à Echangeur²², qui a naturellement invité Geoffrey Badel, enfant de CODA, petit-fils de grands-parents Sourds, à construire un projet. Il a aussitôt choisi d’élargir cette invitation à une réflexion collective avec les artistes CODA, Estelle Labes et Arthur Gillet. Conscient·e·s des hiérarchies validistes qui traversent le champ artistique, iels ont mis en place une démarche collaborative où curation, création, scénographie, régie et médiation sont portées ensemble, sans hiérarchie, par l’ensemble des acteur·rice·s impliqué·e·s.
Dans cette dynamique horizontale, les artistes Sourd·e·s et malentendant·e·s Joseph Grigely, Fleur Mautuit, Max Taguet et Sylvanie Tendron ont été invité·e·s à rejoindre la conversation. Chacun·e d’entre elleux développe une pratique artistique singulière, du dessin à la vidéo, de la céramique à l’installation, de la peinture à l’écriture. Cette diversité de formes et de démarches permet de partager plusieurs approches des questions liées au monde Sourd : l’interstice entre Sourd·e·s et entendant·e·s, leurs cohabitations et relations, ou encore la langue des signes et ses enjeux. Ensemble, iels ont cherché à articuler une parole située, ancrée dans des vécus pluriels mais reliés par une exigence commune : être visibles, et pleinement reconnu·e·s comme sujets politiques et sensibles.
Cette aventure humaine interroge les récits dominants en valorisant des formes alternatives de perception, de communication et de relation. L’un de ses enjeux fondamentaux est de désamorcer les hiérarchies, entre syntaxe et signe, entre sens et sensualité, pour mieux s’émanciper des assignations et retrouver une parole propre, partagée, vivante.

Exposition collective avec le travail de Geoffrey Badel, Arthur Gillet, Estelle Labes et leurs invité.e.s Sylvanie Tendron, Max Taguet, Fleur Mautuit, Joseph Grigely, Danièle Le Moënner.
Du 11 octobre au 4 janvier 2026
Centre national des écritures du spectacle – La Chartreuse
58 Rue de la République 30400 Villeneuve-lès-Avignon
Crédits photo : Alex Nollet-La Chartreuse et Geoffrey Badel




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